1984 - Rio Neuquen

An 1984
Navire Rio Neuquen
Lieu Port de Houston, USA
Type de cargo En colis
Produits chimiques PHOSPHURE D'ALUMINIUM

Résumé

Le navire argentin M/V Rio Neuquen s'est amarré au city dock nº 6 dans le port de Houston, Texas, dans la matinée du 27 juilllet 1984. Les dockers étaient en train de décharger le dernier conteneur dans la cale nº 2 de l'entrepont (UTD) lorsque le conteneur a explosé. Le conteneur de 20 pieds en acier s'est bombé, exerçant de fortes contraintes sur les parois, et a fait sortir les portes de leurs gonds et a éparpillé tout son chargement sur le pont. Un docker a été tué par une des portes du conteneur soufflée par l'explosion et les autres dockers dans la cale et sur le pont ont été exposés à un gaz à forte odeur d'ail. La brigade des pompiers de la ville de Houston et le Service de la garde-côte des Etats-Unis ont été les premiers à intervenir sur les lieux. Au départ, aucune matière dangereuse n'avait été signalée à bord du navire et l'équipage ne savait pas quelle était la source de l'explosion. Le mort et les blessés ont été évacués de la cale mais la présence irritante du gaz éveilla les soupçons que la situation était plus grave qu'il n'y paraissait. Le personnel d'intervention et les curieux évacuèrent la cale et le navire mais le capitaine et l'équipage refusèrent de l'abandonner.

narratif

Le navire argentin M/V Rio Neuquen s'est amarré au city dock nº 6 dans le port de Houston, Texas, dans la matinée du 27 juilllet 1984. Les dockers étaient en train de décharger le dernier conteneur dans la cale nº 2 de l'entrepont (UTD) lorsque le conteneur a explosé. Le conteneur de 20 pieds en acier s'est bombé, exerçant de fortes contraintes sur les parois, et a fait sortir les portes de leurs gonds et a éparpillé tout son chargement sur le pont. Un docker a été tué par une des portes du conteneur soufflée par l'explosion et les autres dockers dans la cale et sur le pont ont été exposés à un gaz à forte odeur d'ail. La brigade des pompiers de la ville de Houston et le Service de la garde-côte des Etats-Unis ont été les premiers à intervenir sur les lieux. Au départ, aucune matière dangereuse n'avait été signalée à bord du navire et l'équipage ne savait pas quelle était la source de l'explosion. Le mort et les blessés ont été évacués de la cale mais la présence irritante du gaz éveilla les soupçons que la situation était plus grave qu'il n'y paraissait. Le personnel d'intervention et les curieux évacuèrent la cale et le navire mais le capitaine et l'équipage refusèrent de l'abandonner.

Reprendre

Une équipe d'experts en produits chimiques de la brigade des pompiers pénétra dans la cale avec des combinaisons de protection et constata que la cargaison du conteneur était constitué de boîtes en carton, contenant chacune 14 bouteilles en aluminium. Tout semblait intact, y compris les bouteilles répandues sur le pont. Les indications sur les boîtes en carton identifiaient le produit comme étant du Gastoxin avec, comme ingrédient actif, du phosphure d'aluminium. Toutefois, les premières informations en provenance du lieu de l'accident étaient contradictoires ou incorrectes et décrivaient le produit comme étant du sulfure d'aluminium et du phosphure d'ammonium ou encore du phosphure d'aluminium.

Le phosphure d'aluminium est un biocide toxique utilisé en fumigation pour lutter contre les insectes et les rongeurs. Il réagit à l'eau ou à l'humidité de l'atmosphère pour produire de la phosphine (PH3) selon la réaction: AlP + 3 H 2 O -> Al (OH) 3 + PH 3. La phosphine est un gaz incolore à odeur d'ail. Il a une TVL-TWA (Threshold Limit Value-Time-Weighted Average - Moyenne pondérée en fonction du temps) de 0,3 ppm, une TVL-STEL (Threshold Limit Value-Short-Term Exposure Limit - Valeur limite de seuil de courte durée) de 1,0 ppm et un IDLH (Immediately Dangerous to Life or Heath - Présentant un danger immédiat pour la vie ou pour la santé) de 200 ppm. Il s'enflamme spontanément et est souvent contaminé par de petites quantités de diphosphane, lequel est susceptible de s'enflammer spontanément au contact de l'air (la température d'inflammation spontanée mentionnée pour la phosphine est de 38º C) et peut provoquer une explosion même à la température ambiente dans un espace clos ou confiné. Le phosphure d'aluminium a une faible toxicité aquatique du fait de sa réaction avec l'eau pour produire de la phosphine qui, finalement, se transformera en acide phosphorique. Il n'existe pas de preuve de bioaccumulation.

Transporté en tant que marchandise, le phosphure d'aluminium relève de la classe 4.3 du Code IMDG et doit porter une étiquette "dangereux à l'état humide". Cependant, il convient de noter que le pesticide au chlorure d'aluminium appartient à la classe 6.1 et doit avoir une étiquette "toxique" et que la formule de la plupart des pesticides contient au moins 50% d'AlP et le risque d'avoir une cargaison hydroréactive est toujours présent.

Dans la soirée du 27 juillet, les unités d'intervention spécialisées étaient à pied d'oeuvre ou en route. Le navire a été évacué à l'exception du capitaine et de l'équipage qui refusaient toujours de quitter le navire. On a mis en place une série de zones: "Danger", "Décontamination" et "Sans risque", ainsi que les mesures de sécurité appropriées. Étant donné la
menace grave qui pesait sur le port et le public, les mesures d'intervention ont été qualifiées d' "action fédérale dans le cadre du Plan d'urgence national".

En fin de matinée du 28 juillet, les mesures suivantes avaient été prises:
1. Des informations techniques avaient été rassemblées et diffusées à diverses agences.
2. Des trappes avaient mises en place pour couvrir la cale ouverte, car la pluie et la forte humidité de l'air pourraient réactiver la cargaison avariée.
3. Un matériel de détection (un indicateur colorimétrique et un détecteur à ultraviolet de photo-ionisation) a été calibré sur le terrain avec du Gastoxin et de la phosphine à une concentration connue. (L'indicateur colorimétrique s'est avéré ne pas être suffisamment précis au-dessus de 50 ppm).
4. On se procura une provision de tubes colorimétriques pour superviser les concentrations de phosphine de 50 à 100 ppm.
5. On se mit en quête d'un lieu d'élimination approprié.

En fin de matinée du 29 juillet, le capitaine et son équipage ont été évacués de force et la procédure suivante a été mise en oeuvre:

1. Les heures de travail ont été organisées de façon à profiter au maximum de la fraîcheur du matin, le travail étant suspendu dès que la température approchait 38º C.

2. Une fois que le personnel avait évacué le navire, on appliquait de l'azote liquide pour refroidir la cale.

3. Les bouteilles ont été placées dans des surfûts pour faciliter leur manutention ultérieure. Dans les surfûts, on a ajouté de la chaux en poudre comme agent de bourrage et dessicatif. Les couvercles étaient simplement posés sur les fûts pour éviter une accumulation de gaz et une nouvelle explosion.

4. Des prélèvements d'air et les relevés constants dans la gamme des 10 à 40 ppm indiquaient qu'une réaction se préparait. Un fût qui avait été fermé par inadvertance indiquait 300 ppm dans l'espace sous le couvercle et l'on remarqua que des bulles de gaz s'échappaient bruyamment de la chaux de nombreux fûts.

5. les armateurs et l'importateur firent des efforts répétés pour récupérer la cargaison et la transporter sur un camion porte-conteneur malgré les indices d'une réaction imminente dans les bouteilles.

Les options d'élimination considérés étaient les suivantes:

1. Enfouissement dans une décharge agréée: les bouteilles seraient emballées dans des fûts remplis de chaux et enfouies dans des tranchées entre des couches d'argile et des intercalaires en plastique. Tout gaz de phosphine qui filtrerait serait rendu inerte par la chimie du sol ou émergerait à des concentrations bien en-dessous des valeurs de seuil. Toutefois, tous les sites potentiels ont été éliminés pour des considérations de santé et de sécurité du public.

2. Combustion à haute température: technique probablement très efficace mais la nature explosive du produit a fait que cette option n'a pas été considérée comme viable.

3. Dans une réaction controllée, exposer la substance à l'air: le gaz pourrait s'échapper sans risque et les cendres résiduelles, qui ne présenteraient aucun danger, pourraient être laissées sur place. Étant donné que cette option impliquait le transport de la cargaison sur de longues distances, par la voie publique et à proximité de centres de population ainsi que de nombreuses manutentions, elle n'a pas été considérée comme une
option valable.

4. Faire usage d'explosifs incendiaires comme ceux que l'on utilise dans les travaux de démolition: la substance serait consumée comme dans un four rotatif mais sans les risques décrits dans l'option 2; mais tout comme pour l'option 3, la nécessité de transporter la substance vers des zones éloignées par des routes qui passaient par des zones peuplées, a fait rejeter cette option également.

5. Ré-emballer et stabiliser le produit pour le transport: étant donné que la substance était en phase de réaction, produisant de fortes quantités de phosphine, cette option a été écartée.

6. Immersion en mer: bien qu'étant l'option la moins populaire car elle exigerait un navire, du matériel spécialisé, donnerait lieu à une exposition potentielle du personnel d'intervention pendant l'opération et aurait un impact possible sur le milieu, elle avait l'avantage d'évacuer le produit des zones de population et l'élimination serait définitive.

La demande de permis d'immersion traitait des questions suivantes:
1. Sélection du site approprié;
2. Devenir du produit dans le milieu marin;
3. Impact environnemental résultant de l'immersion sur les espèces commerciales et les espèces en voies de disparition;
4. Des garanties que la cargaison ne dériverait pas du site d'immersion à une date ultérieure;
5. Sécurité du personnel d'intervention pendant l'opération.

Le site d'immersion choisi était un site qui avait été précédemment utilisé pour l'élimination des boues biologiques produites par un système de traitement des eaux industrielles usées et qui avait une superficie de 26km sur 30km. Le site envisagé était situé sur la pente du plateau continental. Biologiquement parlant, cet environnement a une faible biodiversité et biomasse. Sur le fond du site, on ne trouve aucune des espèces de poissons ou de coquillages ayant une valeur commerciale ou recherchées pour la pêche de loisir. Les autres espèces que l'on rencontre dans cette zone sont des espèces courantes, largement répandues, saisonnières et d'un recrutement fréquent. Les eaux à moyenne profondeur ou de surface sont visitées, mais pas fréquemment ni exclusivement, par les espèces pélagiques du thon, l'espadon et les cétacés qui sont communs dans ces eaux du golfe du Mexique.

L'impact le plus sérieux sur le milieu était l'appauvrissement de l'eau en oxygène. Une fois que le phosphure d'aluminium aurait réagi avec l'eau de mer pour former de la phosphine, le gaz se dissoudrait et réagirait avec l'oxygène dissous dans l'eau pour former de l'acide phosphorique qui, à son tour, se décomposerait en sels de sodium et biphosphate de magnésium. Ainsi donc, on prévoyait un appauvrissement à court terme de l'oxygène dissous lorsque la phosphine se convertirait en acide phosphorique. Toutefois, cet effet n'était pas considéré comme biologiquement significatif étant donné les quantités importantes d'oxygène dissous dans l'eau.

Le 3 août, le permis d'immersion était accordé et l'on a affrété un navire ravitailleur offshore pour transporter les fûts de Gastoxin qui avait été placés dans des conteneurs. Une vedette du Service des garde-côtes escortait le navire ravitailleur. On procéda à un essai d'immersion avec un produit inerte pour voir si les bouteilles allaient sombrer car on craignait que les bouteilles vides ne remontent à la surface et viennent toucher le littoral, la découverte de bouteilles échouées sur le rivage avec l'étiquette "produit dangereux" pouvant susciter de graves inquiétudes.

Tout le trafic commercial a été suspendu dans la zone de l'immersion et le personnel, en combinaison de protection, a commencé l'immersion. Chacune des 7 000 bouteilles a été percée plusieurs fois avec la corne d'une hache de pompier avant d'être mise à l'eau. Cette opération avait pour but de donner aux bouteilles une flottabilité négative.

Les mesures d'intervention appliquées au cours de cet accident ont fait l'objet d'une analyse. Un des instruments de contrôle utilisés n'était pas le bon choix: il était prévu pour détecter une atmosphère explosible avec des hydrocarbures mais non pas avec de la phosphine. La décision d'utiliser de la chaux comme agent de bourrage était malavisée car la chaux avait causé un grave problème de poussière et n'avait pas donné le résultat escompté.L'immersion en mer se révéla être une option sûre et recommendée pour le phosphure d'aluminium et autres substances chimiques semblables qui produisent des hydrures toxiques et inflammables, telles que l'arsine, le diborane, le germane, le silane et le stibine.

Dernière modification 2020-12-09T12:11:04+00:00